Une mission “ mouvementée “
Ca peut paraître long, mais surtout ne ratez aucun mot de ce magnifique témoignage d'Alexandre sur la dernière expédition du comité en Haïti. On en prend plein la tête. Le récit est réaliste, clair, drôle mème parfois, au vu des circonstances. Il en dit long sur la personnalité profonde d'Alexandre. J'adore
"L’objectif de cette nouvelle mission est double, deux destinations, deux équipes.
Livrer un premier chargement à Carrefour, banlieue pauvre de Port au Prince et un autre à Grand Goâve, petite ville proche de l’épicentre.
Carrefour a déjà reçu un premier camion, grâce à une équipe menée par Jean-Raymond, haïtien prof à l’école française de Las terrenas.
Grand Goâve est une cible nouvelle, Marco a convaincu Laurent de nous associer à une ONG canadienne, « Action Haïti » présente sur les lieux depuis plus de 20 ans.
Nous rassemblons nos marchandises (dons de la communauté de Las terrenas) et faisons nos derniers achats à Sto Domingo. Laurent nous a trouvé un grossiste pratiquant des prix très attractifs.
Le Docteur Rodriguez s’est occupé des médicaments auprès d’un labo de Santiago, Steph et Anne
nous ont donné 75 tentes etc, etc.
Entre les dons en nature, en argent du comité et de l’AHDE, nous avons réuni plus de 25 000 $.
Un article sera publié pour remercier une partie de nos généreux donateurs et bénévoles …
Voyage, voyage
Rassemblement du convoi à Barahona pour une courte nuit de 3 heures !
En tout, sept véhicules se regroupent, dont un camion, une semi-remorque de 38 tonnes, deux bus et trois 4x4.
En tête de convoi, Claude et son équipe. Claude est journaliste free-lance pour CNN et TF1, 20 ans d’Haïti derrière lui, il est accompagné de Camillo, cameraman cubain et Guillaume photographe.
Ils ont accepté de prolonger leur séjour en Haïti pour nous accompagner.
Découvrant les détails de nos missions, la nature du chargement et surtout l’absence d’une escorte de la MINUSTAH (Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti), Claude est perplexe.
Les dominicains de notre équipe ont écouté la radio, Licet nous annonce « quatre convois ont été attaqués durant les dernières heures ».
Jean-Raymond a prévu une escorte de dix policiers haïtiens, nous en prendrons quatre pour nous accompagner à Gd Goâve.
La frontière déborde d’activité, convois d’ONG, taxis colorés, marché haïtien, réfugiés dans le no man’s land, le tout dans un épais et suffoquant nuage de poussière. A notre droite, l’étang saumâtre,
immense lac qui a envahi l’ancienne route et les installations douanières lors de la terrible tempête
Noël. A notre gauche, les collines arides de la région, où arbustes et cactus nous rappellent davantage l’ouest américain qu’une île verdoyante des caraïbes …
Banlieue Est de Port au Prince, les stigmates du séisme et de la misère endémique du pays sont
plus fréquents, la route est étroite et les embouteillages, monstres. C’est le moment choisi par
le camion de Marco pour tomber en rade. Le convoi, particulièrement le 38 tonnes a du mal à trouver de la place pour se garer.
Nous portons les T-shirts de l’AHDE, très vite des badauds se rassemblent, la tension commence à etre palpable, Nadège, une bénévole haïtienne de Las terrenas nous alerte, « ne nous attardons pas », propos confirmés par Claude.
Les policiers de Jean-Raymond nous rejoignent, ils portent tous des T-shirts jaune canari estampillés « la Tortuga », catamaran d’excursions bien connu chez nous. Nous apprécions le clin d’ oeil de JR, quoique...
Séparation du groupe, l’équipe de JR et Olivier reste avec le camion de Marco, le 4x4 d’ Eliane et de son mari et 6 policiers.
Le convoi pour Gd Goâve se remet en route, escorté dorénavant par 4 policiers aux couleurs du FC Nantes.
Nous longeons l’aéroport Toussaint Louverture, où l’aide internationale est concentrée, les véhicules blindés américains (et de l’ONU) sont partout, des marines jouent le remake de l’invasion américaine de 1994, M 16 en bandoulière.
Le contraste est saisissant entre les campements de fortune faits de bric et de broc des sinistrés d’un coté du mur d’enceinte et les camps militaires de l’autre. A cheval sur la portière, je photographie le « quartier » français où flotte un drapeau tricolore.
La traversée de la capitale ressemble à une incursion dans une gigantesque « cour des miracles ».
Plus nous approchons de la mer et des quartiers Ouest, plus les destructions sont importantes, le moindre parc, le moindre bout de pelouse, parfois de trottoir, accueille les « sans toits ».
Certains bâtiments se sont transformés en « mille feuilles », d’autres sont éventrés, trois semaines après la catastrophe, nombreux sont désoeuvrés, assis, le regard vide sur les gravats… Quelques rares fois, un rai lumineux, comme le sourire de cette femme portant sur la tête un paquet de linge multicolore.
Certains quartiers ne sont que plaies béantes, purulentes, jonchés de détritus et d’immondices de
toutes sortes. Comme d’ habitude, très certainement, les ruines et le deuil en plus !
Banlieue sud-ouest de PaP, la route est défoncée, parsemée de débris, les véhicules avancent lentement. Le 4x4 de Claude toujours en tête, suivi par notre bus, le semi-remorque, le vieux tracker des policiers et le bus de Licet.
Soudain des gens commencent à crier, courir en direction du camion, rapidement il en arrive de
partout, meute affamée, prête à tout, enfin, j’espère que non...
Un barrage de fortune, composé de gravats, blocs et troncs d’arbres se construit, devant nous, à
une vitesse incroyable. Ils ne sont visiblement pas à leur premier coup d’essai.
Je suis accompagné de Lionel, Stew et Gaël, pas vraiment des « figues molles », mais aucun d’ entre nous n’a envie de jouer au cow-boy. Une foule désespérée, décidée, armée de barres de fer et de grosses pierres, ça a quelque chose d’intimidant !
Les flics « Tortuga » sortent de leur casserole rouillée et tirent, probablement en l’air, nos aimables visiteurs s’écartent et cela nous donne quelques précieuses secondes de répit...
Sur notre demande, notre chauffeur se déporte sur la gauche, ouvrant la voie au mastodonte. Je ne sais pas si vous avez déjà vu un engin de ce type vrombir et « charger » avec l’intention de tout casser,et bien, quand il est dans votre camp, ça le fait !
Dans la cabine du semi-remorque Laurent a eu un très bon réflexe, disant au chauffeur « fonce, je te couvre ». Il faut dire qu’on n’est pas toujours préparé à lancer 38 t sur un groupe d’êtres humains, furent-ils agressifs …
Les pilleurs sont, heureusement pour eux, préparés à ce genre d’éventualité, deux ou trois ont échappé de justesse au monstre mais Dieu merci, sans dégâts.
Quelques kilomètres plus loin, en rase campagne, nous attendons nos amis policiers pendant de longues minutes, pas vraiment rassurés sur leur sort. Ils arrivent enfin, souriants, soulagés mais
curieusement atteints, pour certains, d’une « parkinson aiguë ».
Á mi-chemin entre PaP et GG, nous traversons Léogâne, ville détruite à 90 %. D’ ailleurs, imaginer qu’il y a seulement quelques semaines il y avait, ici, une ville de 200 000 habitants est proprement impossible. Nous cherchons, sans succès, à apercevoir les 10 % restants. A quoi comparer cette vision apocalyptique ? Berlin en 45, peut-être…
Déchargement
Nous étions à la frontière à 7 h ce matin, nous arrivons à Gd Goâve vers 16 h 30.
Nous nous rendons dans une école, possédant une cour fermée. L’école est mystérieusement encore debout, ce qui n’est pas le cas des bâtiments voisins, à commencer par une grande église, dont seuls quelques murs sont en position verticale.
Un prêtre, d’une quarantaine d’années, dont le clergé est propriétaire de l’école et de ce qui reste de l’église nous accueille. Michel, le canadien de l’ONG lui tombe dans les bras.
Michel a survécu au tremblement de terre, contrairement à quatre de ses compatriotes. Evacué par son ambassade deux jours après le drame, il a sauté dans un avion à Montréal pour nous rejoindre à Sto Domingo. Son émotion, son amour de cette petite ville ravagée sont touchants.
Désagréable surprise, le semi-remorque ne rentrera jamais dans la cour, nous devons décharger dehors, vite. Presque 20 tonnes de paquets, de riz, de matériel, de galons d’eau, de médocs etc.
Vite on nous dit, quelle blague, on les a chargé à 10 la veille, on sait ce que ça représente !
Il y a dans la vie, des concours de circonstance qui font que même les inconscients passent à travers les mailles du filet, on appelle cela de la chance ! Et bien, pour citer Claude, notre copain journaliste, on a eu une très belle série !
Déchargement en pleine rue :
Claude nous demande de barrer la route avec les bus. Les policiers haïtiens commencent à s’impatienter. Pourquoi sont-ils nerveux, je vous le demande ?
Première chance, le quartier est curieusement calme, hormis quelques dizaines de curieux. Une distribution supervisée par L’ ONU (ce qu’il faut faire quand on est du métier) se fait à prés de 5000 personnes quelques rues plus loin.
Deuxième chance, un groupe de malabars du génie civil américain vient nous prêter main forte, sécurité et déchargement.
Troisième chance, une bande d’énervés supposée ne pas recevoir de denrées lors de la distribution de l’ONU (car pas de tickets et pas répertoriés) a réussi à s’emparer d’un autre semi-remorque.
Résultat, avec l’aide des membres de la communauté religieuse et des ricains, nous mettons notre chargement à l’ abri en une heure.
Soirée
Il va bientôt faire nuit et notre équipe médicale (Rodriguez et son infirmière) veut aller à l’hôpital, une partie du groupe les accompagne.
Pour accéder à l’hôpital, nous devons traverser un camp de sinistrés, surtout des femmes et des enfants ayants besoin de soins. Le bâtiment, de construction récente, tout en pierres de taille, tenu par des toubibs nord-américains, a bien résisté aux secousses.
Apres la visite des lieux et de quelques malades, nous sommes invités à participer à une réunion avec le corps médical. L’ambiance est chaleureuse, presqu’ agréable malgré la charge énorme qui pèse sur les épaules de ces femmes et hommes courageux.
Le docteur Rodriguez est dans son élément, Laurent traduit de l’espagnol au français et anime les échanges. Nous devrions êtres épuisés et tout le monde a la pêche, tous les copains participent, c’est le bon coté de ce genre d’aventure, passer au concret, écouter, aider …
Nous promettons une guagua de matériel et de vivres dès ce soir. En ressortant nous ne pouvons nous empêcher d’aller à la rencontre de la population du campement. Gaël accompagne notre «Dominican doctor » lorsqu’ il est invité à conseiller un malade pour une traduction en « live ». Stew a promis à ses fils de distribuer leurs jouets, il s’entoure d’enfants, la banane jusqu’ aux oreilles.
Lionel commente, je prends des photos et Licet, le roc Licet, de toutes les batailles à Las terrenas ou ailleurs, va pleurer dans son coin ...
Notre escorte est repartie depuis longtemps en compagnie du groupe de Claude et le camion, nous allons dormir avec un fourgon de la brinks sous l’oreiller, le chef de la police locale viendra nous « veiller » contre quelques denrées pour sa famille.
La soirée s’organise, montage des tentes, installation des tables et chaises, reconnaissance des lieux de « confort ». Le prêtre nous fait préparer des pâtes, les français (tradition oblige) débouchent quelques bouteilles de pif, les dominicains (tradition aussi) se marrent, nous partageons, tous ensembles, un grand moment de détente. Les haïtiens, de leur côté, préparent des tickets pour la distribution prévue demain à 10 heures. Ils se rendront dans les familles à l’aube. 1500 personnes sont concernées … en théorie !
Aux alentours de 5 h, une réplique réveille quelques uns d’ entre nous, p’tit dêj et promenade sur la plage.
Á 7 h, une file commence à se former devant le portail de l’école, vers 9 h, elle fera toute la rue...
Pendant notre ballade, les canadiens qui ont pris soin de dormir ailleurs, viennent charger leur camion pour une distribution dans un village voisin. Bonne idée, mais le prêtre n’a pas l’air enchanté, nous risquons de manquer de vivres pour nos 1500 invités. Alors que la file est déjà longue, certainement renforcée par des gens sans cartons d’invitation (quel sans gêne ces sinistrés qui veulent ramener quelque chose à leurs enfants !), nous commençons, en urgence, à diviser les parts prévues. Pas question de faire des mécontents, naïfs, vous avez dit naïfs ?
Devant la pression extérieure, nous devons avancer l’heure de la distribution. Aucun policier local, aucune sécurité. Les canadiens, Eliane et son mari sont revenus nous donner un coup de main. Sous la direction de Licet et Laurent tout le monde se met à la préparation des denrées. Nos chauffeurs et une partie du team du prêtre également. Lionel, Gaël, Stew et moi essayons de filtrer et de gérer l’entrée avec deux ou trois costauds du quartier.
« Essayer », c’est le mot.
Rapidement débordés, Lionel prend l’initiative d’aller demander de l’aide à un groupe de GI aperçu peu avant. Ils viendront à 8, passer une demi-heure à nous hurler une phrase désormais culte dans le groupe : « CLOSE THIS FUCKING GATE ! »
Les marines ont le sens de la discipline et du bon sens tout court, excédé par l’émeute en cours, conscient de ne pouvoir la contenir, le chef fait un signe explicite, « On se casse ».
Mis à part un bref passage de deux policiers locaux venus constater qu’ils n’étaient pas plus compétents que des GI surarmés, nous sommes livrés à nous même.
Lors d’une bousculade au portail, un canadien a malheureusement paniqué. Il a sorti une grosse bombe lacrymogène et gazé les pauvres gens compressés, geste qui évidemment, a provoqué la colère d’une partie de la foule. Après avoir réfréné l’envie de lui refaire le portrait, je l’ai menacé de mettre notre équipe en sécurité et de les laisser se débrouiller, sans nous.
A sa décharge, il a bossé comme un beau diable et, semble t’il, a compris son erreur.
Chaque ouverture du portail est un combat contre la foule, nous arrivons à rentrer quelques mamies extenuées et au bord de l’asphyxie, puis nous devons fermer.
Les heures qui suivent ne sont que bousculades, bagarres à l’extérieur, envahissement partiel de la cour après qu’un pilier de béton ait cédé.
Par dépit, je propose à quelques camarades de sortir et de tenter de filtrer dehors, afin de sécuriser la porte. Nous avons tenu dix minutes …
Le plus bouleversant et ce dont nous ne pouvons êtres fiers, malgré notre bonne volonté, c’est d’avoir fait subir de longues heures de bousculades en plein soleil à un certain nombre de personnes, parfois âgées et affaiblies. Nous avons fait de notre mieux, mais nous l’avons mal fait, par manque de préparation et d’organisation.
La fin de l’aventure nous apportera des réponses et des solutions, pour les prochains volontaires.
L’inspecteur Fernando
Vers 13 heures, la situation est la suivante : Á peu prés 150 personnes ont envahis la cour, en sautant par-dessus les murs et les décombres voisins. Des membres du groupe ont parfois dû s’enfermer derrière les grilles des dépôts pour protéger nos stocks, la tension est aussi à l’intérieur, parmi nous. Les accrochages avec des resquilleurs se multiplient, une étincelle pourrait (de l’avis ultérieur de Claude) provoquer un drame. Certains « convives » ont des armes blanches.
Stew a fait envoyé un messager (ça sert d’avoir vu Fort Alamo) à une base de l’ONU, trois policiers de la MINUSTAH arrivent de nul part. Alors que ni les GI, ni les policiers haïtiens n’avaient fait preuve d’un semblant d’autorité sur les gens, ces derniers se frayent un chemin en toute tranquillité.
Le respect qu’ils inspirent, particulièrement leur chef, un quinquagénaire aux cheveux blancs, est édifiant.
L’inspecteur Fernando, blason de l’ONU et couleurs espagnoles vient vers Lionel et moi. Avec un sourire ironique il nous demande si nous avons perdu la tête. Michel, le canadien de l’ONG vient le saluer respectueusement et, affectueusement. Les deux hommes se connaissent bien, Fernando a souvent travaillé pour l’ONU dans la zone. Le respect de la population est justifié, cet homme charismatique sait ce qu’il fait.
Il nous explique qu’il suffit de les prévenir 72 heures avant et la Minustah, si elle est dans la zone, vient nous assister. Oups, merci l’Ambassade de France d’avoir zappé ce petit détail …
Fernando nous donne 15 minutes pour nous exfiltrer, pas le choix, bougez vous !
Rodriguez tiens à repasser à l’hôpital pour « sauver » les derniers paquets de médicaments, il sait
se montrer persuasif, surtout dans sa langue. Encore un sourire de Fernando, paternaliste celui la.
« Ok les gars, puis je vous amène sur la route de Port au Prince »
Commentaire perso
Au delà des divergences d’opinion inévitables dans un groupe de 15 personnes, je voulais conclure en disant ceci :
La grande majorité d’ entre nous a fait preuve de sang froid, de réactivité, d’imagination et de cohésion. Le groupe était solidaire, compact, courageux et généreux dans l’effort.
Il est difficile d’agir sans être critiqué, spécialité française. Ce témoignage encouragera les inactifs, les médisants et les jaloux à reprocher ceci ou cela à l’association, aux individus.
Ce n’est pas de la paranoïa, certains dirigeants de l’AHDE nous ont rapporté certaines critiques à leur sujet.
Alors, à tous ceux qui ont donné, du temps, de l’énergie, de l’argent pour les 4 derniers convois, je veux dire un dernier mot, « Ne baissez jamais la tête pour ce que vous avez fait »
Vous avez contribué à aider des gens qui ont survécu à l’une des plus grandes catastrophes naturelles de l’histoire, ce qui n’ est pas rien .Vous avez rassemblé les communautés de Las terrenas, fait fi des rivalités de clocher, oublié votre nombrilisme quelques temps. Personne n’a le droit de vous le reprocher !
Le comité, l’association, nos amis de Carrefour et de Grand Goâve se joignent à moi pour vous dire bravo et merci.
D’ ailleurs, un petit mot sur Carrefour, la distribution a été une réussite, Jean-Raymond et son équipe ont fait un excellent boulot, dans le calme et la sérénité."
Doris Ruhl . (03/02/2010)